Thèses sur le rapport de Marx à Hegel
par Michael Heinrich
(Séance du séminaire du lundi 7 juin 2021)
- On se représente couramment la relation entre Hegel et Marx de la manière suivante :
- Hegel est « idéaliste », il est déjà parvenu à la connaissance de nombreux points essentiels concernant la société et l’histoire, mais il les a saisis de façon « idéaliste ».
- Marx prend appui sur ces connaissances, mais il est « matérialiste ». Il a notamment remis la dialectique « idéaliste » de Hegel « sur ses pieds » et l’a transformée en une dialectique « matérialiste ».
- On comprend généralement la chronologie de la relation Marx-Hegel de la façon suivante : le jeune Marx commence par être un idéaliste hégélien, puis il devient jeune hégélien, et il finit par critiquer le jeune hégélianisme et adopter des positions matérialistes.
- Ce que j’ai exposé dans le point n°1 n’est pas une réponse à la question du rapport entre Marx et Hegel, mais un problème. Ces affirmations reposent sur des présupposés non interrogés :
- On suppose que l’idéalisme et le matérialisme sont des positionnements philosophiques fondamentaux relativement stables, qu’il serait possible de distinguer clairement. À cet égard, les marxistes s’appuient le plus souvent sur les réflexions formulées par Engels à ce sujet dans Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande.
- On suppose que l’on peut séparer chez Hegel la méthode (la « dialectique ») du système sans que cela pose problème.
- On part du principe que l’on peut opposer à une dialectique « idéaliste » une dialectique « matérialiste » (et ce faisant, on peut se référer non seulement à ce que dit le vieil Engels, mais aussi à la postface à la deuxième édition du livre I du Capital).
- On suppose qu’il y a eu dans les années 1830 une scission de l’école hégélienne entre une aile progressiste « jeune hégélienne » et une aile conservatrice « vieille hégélienne », et que Marx aurait fait partie pendant un temps de l’aile jeune hégélienne.
- Tous ces présupposés sont pour le moins fort problématiques, voire carrément faux.
- Au cours du XIXe siècle, les concepts d’ « idéalisme » et de « matérialisme » connaissent une mutation fondamentale. Cela apparaît déjà clairement lorsque l’on prête attention au fait qu’il devient courant, à partir du dernier tiers du XIXe siècle, de désigner Kant, Fichte, Schelling et Hegel comme des représentants de l’ « idéalisme allemand », alors que, (au moins) jusqu’en 1850 environ, il apparaissait comme évident que, si Kant et Fichte étaient certes « idéalistes », on ne pouvait pas en dire autant de Schelling et de Hegel.
- Si l’on entreprend de séparer chez Hegel la dialectique (en tant que méthode) du système, on ne peut le faire qu’en réduisant la dialectique au concept de « développement » saisi de manière superficielle. C’est à cette condition qu’il devient possible de séparer la conception abstraite du développement et le contenu de ce même développement, saisi lui aussi de façon abstraite. Ces conceptions me semblent toutefois déboucher sur une caricature de la philosophie hégélienne.
- Mais s’il n’est pas possible de séparer chez Hegel la dialectique du système, alors l’opposition entre dialectique « idéaliste » et dialectique « matérialiste » devient elle aussi éminemment problématique.
- L’existence d’une distinction claire entre « jeunes hégéliens » et « vieux hégéliens » est très problématique, comme en témoigne le fait qu’aujourd’hui encore, il n’y a de consensus ni en ce qui concerne l’appartenance des différents hégéliens à chacun des deux groupes, ni en ce qui concerne le paradigme fondamental de chacun des deux groupes.
- En 1837, malgré ses réticences initiales, Marx se tourne vers la philosophie hégélienne ( sa lettre à son père du 10 novembre 1837). À cet égard, deux questions se posent mais n’ont été traitées jusqu’ici que de façon insatisfaisante :
a. Pourquoi Marx s’est-il tourné vers la philosophie hégélienne ?
b. De quelle « philosophie hégélienne » s’agissait-il alors ?
Ad a. Comme je l’ai montré dans le premier tome de ma biographie de Marx[1], la cause est à rechercher dans la lecture que Marx a faite de la confrontation de Hegel avec le romantisme. Les premiers essais littéraires de Marx n’étaient pas une marotte d’adolescent rêveur, ils s’ancraient bien plutôt dans le programme politico-esthétique du premier romantisme (« poétisation de la réalité »). La confrontation de Hegel avec la « vision morale du monde » dans la Phénoménologie de l’esprit et avec la « belle âme » dans l’introduction de ses Cours d’esthétique constituait une critique fondamentale de ce programme. Le jeune Marx a d’abord essayé de résister à cette critique (par l’intermédiaire de Solger et de Schelling), mais il a fini par comprendre que ce n’était pas possible. Le Marx qui s’est tourné vers la philosophie hégélienne n’était donc pas une « page blanche », ce n’est qu’à contrecœur qu’il s’est rapproché de cette philosophie, et il ne l’a acceptée que comme le résultat de sa première crise intellectuelle.
Ad b. Depuis la deuxième moitié des années 1830, la philosophie hégélienne était l’objet de violentes controverses : elle était attaquée de différents côtés (du côté conservateur, du côté libéral, mais aussi du côté progressiste) et elle était défendue de multiples façons (et il y avait d’énormes différences entre ses défenseurs). Autrement dit, dans ces débats, il n’y avait pas simplement une grande ligne de front de part et d’autre de laquelle deux grandes armées se seraient affrontées sur différents champs de bataille, il y avait bien plutôt des lignes de front croisées avec une multitude d’armées qui s’affrontaient sur différents champs de bataille dans le cadre de différentes alliances. À la fin des années 1830, il n’y avait plus du tout quelque chose comme « la » philosophie hégélienne, à laquelle Marx aurait pu se convertir, il y avait déjà une controverse au sujet de ce qui constituait réellement le noyau de la philosophie hégélienne, et au sujet du jugement qu’il convenait de porter sur ce noyau sur le plan de la politique et de la religion. Dans ces premières controverses, la question de l’opposition entre idéalisme et matérialisme était encore tout sauf un thème central.
- La thèse de doctorat de Marx (en incluant les travaux préparatoires réalisés entre 1839 et 1841) constitue, du point de vue chronologique, le premier résultat de la confrontation de Marx avec Hegel.
- Dans les travaux préparatoires de la thèse, Marx entreprend d’emblée d’ « historiciser » la philosophie hégélienne. La problématique de la thèse implique déjà une critique de la conception hégélienne de la philosophie post-aristotélicienne.
- À l’intérieur de la thèse, Marx fait un usage assez libre des catégories hégéliennes, et l’avant-propos caractérise la philosophie véritable comme fondamentalement athée – en opposition directe avec la manière dont Hegel avait présenté le rapport entre philosophie et religion, en tout cas publiquement.
- Comme on peut le voir à la lecture d’une fameuse note de bas de page de la thèse, Marx ne se démarque pas seulement de la « philosophie positive » conservatrice, mais aussi du « parti libéral » auquel appartiennent également les « jeunes hégéliens ».
- Le fait que Marx ait eu pour projet, en 1840-1841, de fonder avec Bruno Bauer un Journal de l’athéisme qui aurait fait concurrence aux Annales de Halle de Ruge montre clairement que, dès 1840-1841, Marx cherchait déjà à établir sa propre position, au-delà du « jeune hégélianisme ».
- Le fait que, dès 1840-1841, Marx n’était ni hégélien, ni jeune hégélien, ne signifie pas qu’il aurait déjà été « matérialiste » à l’époque, au sens d’une vision du monde dans laquelle matérialisme et idéalisme s’opposent diamétralement, sans laisser de place pour autre chose. Jusqu’aux Manuscrits économico-philosophiques de 1844, le « matérialisme » n’est même pas un sujet de préoccupation pour Marx. Dans ces manuscrits, il écrit que « la fondation du véritable matérialisme et de la science réelle[2]» est l’œuvre de Feuerbach. Cependant, il ne se positionne pas lui-même à l’intérieur de ce « véritable matérialisme ». Marx entreprend d’adopter une position située au-delà du matérialisme et de l’idéalisme lorsqu’il développe sa propre analyse d’après laquelle l’être humain pose ses propres « forces essentielles objectives » en tant qu’ « objets étrangers » et, ce faisant, confirme son activité « en tant qu’activité d’un être objectif et naturel » : « Nous voyons ici de quelle manière le naturalisme mené à son terme ou l’humanisme se distingue aussi bien de l’idéalisme que du matérialisme et est en même temps la vérité les réunissant l’un et l’autre. Nous voyons en même temps de quelle manière seul le naturalisme est capable de comprendre l’acte de l’histoire mondiale.[3] »
[1] Michael Heinrich, Karl Marx et la naissance de la société moderne, t. 1, trad. V. Béguin, A. Bouffard, G. Fondu, C. Fradin et J. Quétier, Paris, Éditions sociales, 2019, p. 279-290.
[2] Karl Marx, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, trad. F. Fischbach, Paris, Vrin, 2007, p. 158.
[3] Ibid., p. 165 sq.
CE QUE LES “JEUNES HÉGÉLIENS” SAVAIENT DE HEGEL
Un texte de Jacques d’Hondt
Il convient de s’interroger sur ce que les Jeunes Hégéliens ont connu de Hegel et sur ce qu’ils en ont retenu pour en faire la matière première d’une nouvelle élaboration. Cette question ne présente pas un intérêt uniquement historique, déjà considérable en lui-même. La réponse qu’on lui donne ne peut manquer d’intervenir dans un débat actuel, très polémique : y a-t-il une histoire de la philosophie, ou bien les divers systèmes de pensée sont-ils séparés par des “ruptures radicales” ? En particulier, Marx, d’abord jeune hégélien, rompt-il absolument avec Hegel, comme l’a soutenu récemment Louis Althusser ? Et, s’il en est ainsi, quel rôle tiennent les autres Jeunes Hégéliens dans ce drame intellectuel ? Ils ont eux-mêmes accordé quelque attention à cette problématique. Dans cette brève communication, je ne pourrai qu’esquisser une argumentation favorable aux opinions suivantes :
I. Les Jeunes Hégéliens ont fatalement ignoré une grande partie de la vie et de la pensée de Hegel.
2. Le premier Jeune Hégélien a été le jeune Hegel lui-même.
3. Les Jeunes Hégéliens furent plus hégéliens qu’ils ne le croyaient.
4. Ils n’ont pas tous recueilli du maître la même part d’héritage, les uns restant prisonniers du système philosophique, mais inégalement ; les autres se rattachant davantage à l’inspiration hégélienne profonde, dans une continuité globale variable.
La jeunesse
Dans l’ensemble, et malgré quelques exceptions (Carové, Gans), les Jeunes Hégéliens sont caractéristiquement nés après 1800, et ils ont interprété ou développé l’oeuvre de Hegel dans un sens “progressiste” (libéral en politique, hétérodoxe en religion). Ils ne se targueront pas de “rajeunir” Hegel, ou de modeler un Hegel “plus jeune”, mais ils se proclameront tout simplement “disciples de Hegel”, soucieux de protéger la doctrine et son inspiration authentique contre les déformations que lui font subir des interprètes tendancieux, éventuellement “vieux”.
Ils survivront tout naturellement à leurs adversaires plus âgés et cela leur donnera l’avantage de dire le dernier mot.
Cette dénomination de “Jeune Hégélien” paraîtrait étrange, sans l’accoutumance. A-t-on jamais distingué, de la même manière, des “jeunes” aristotéliciens, ou cartésiens, ou kantiens, ou marxiens, ou husserliens ?
Certaines époques réservent la sagesse, la science, l’autorité de préférence à la vieillesse. Nathan le Sage est un vieillard. Mais un changement de perspective temporelle se produit parfois. Entre 1830 et 1848, tout ce qui est vivant et actif tient à être qualifié de “jeune”, même si l’âge en est passé.
Vers 1830 apparaissent la “Jeune Allemagne” de Börne et de Heine, et les “Jeunes-France”, littéraires. En 1832, une autre “Jeune Allemagne”, celle de Weitling, imite la “Jeune Pologne” et la secrète “Jeune Italie” de Mazzini, pour se réunir avec elles, en 1834, dans une “Jeune Europe”…
Les Jeunes Hégéliens participent de ce mouvement général de survalorisation de la jeunesse en tant que telle. De toute évidence, cette séduction juvénile implique une répulsion à l’égard de la vieillesse. Mais il ne s’agit pas essentiellement de l’âge des individus, bien qu’il soit apparemment concerné lui aussi. Le constat biologique du vieillissement, l’antithèse jeune-vieux, se voient immédiatement appliqués aux institutions sociales, politiques, culturelles et aux idées. Il y a des formes de vie qui ont vieilli, et les jeunes hommes se croient investis par la nature d’une fonction rénovatrice ou révolutionnaire.
Cette transposition du biologique au social reste une vue bien superficielle des choses. Elle se méprend sur la nature des contradictions historiques véritablement motrices. Les grands conflits du monde humain n’éclatent pas entre les générations successives. Cependant, à côté de l’illusion idéologique, l’opposition jeune-vieux garde une vérité du moins parcellaire. Les jeunes gens rompent dans l’ensemble plus facilement avec tout ce qui est historiquement suranné, dans lequel les plus vieux se sont installés, et à quoi ils se sont souvent habitués ou résignés.
Il y a déjà quelque chose de dialectique et d’historique dans l’appréciation positive de la jeunesse, comme terme d’une relation sans cesse mouvante, et même dans la reconnaissance dogmatique de la supériorité de la jeunesse, “en soi”. Elle appelle la détection et la déconsidération méthodique de tout ce qui a vieilli, elle suscite l’idée qu’il y a une caducité et une péremption nécessaire de tout ce qui est apparu dans l’histoire des hommes.
Ce qui est jeune anime un présent qui se développera dans l’avenir, qui a un avenir, alors que ce qui est vieux s’affaiblit, se décompose, périra prochainement. Le “Jeune Hégélianisme”, c’est l’affirmation que l’hégélianisme vit et vivra encore, que l’on ne peut le traiter comme une doctrine morte, simple objet d’érudition.
Le concept historique de Vormärz illustre cette vision dynamique. Il y a des événements et des opinions qui viennent avant et qui contiennent en germe ce qui viendra après. La jeunesse veut être l’artisan de cette préparation, l’antécédent de ce quelque chose d’autre et de meilleur qui triomphera bientôt.
Au fond de cette idéologie se trouve la négation, souvent explicite, de toute fin de l’histoire. Le genre humain va poursuivre sa progression : le changement dialectique et historique continue.
Il est curieux que les Jeunes Hégéliens n’aient pas, en général, exploité jusqu’au bout cette métaphore de la jeunesse, et ne soient pas revenus à sa base biologique. Ils n’ont pas voulu penser que les vieux de leur époque avaient aussi été jeunes auparavant, et notamment Hegel ! En conséquence ils ne se sont donné aucun mal pour rechercher ce qu’avait pu être et ce qu’avait dû penser et écrire le jeune Hegel. Cette tâche n’a été accomplie que longtemps après eux, et peut-être trop tard, par des historiens et des archivistes austères et spirituellement “vieux”. Ceux-ci découvrirent le jeune Hegel mais ne purent le ressentir et en quelque sorte le revivre comme l’auraient fait éventuellement des Jeunes Hégéliens.
Ceux-ci ont estimé, à juste titre, que l’impulsion juvénile leur venait de France, provoquée spécialement par la Révolution de 1830 et par la fermentation d’idées que celle-ci avait déclenchée. Ils ont à peine remarqué que l’élévation de la jeunesse au rang de concept historique impliquait la conception hégélienne de l’histoire elle-même, et que le titre de Jeune Hégélien, quel que fût son inventeur, était déjà en lui-même un recours à l’hégélianisme.
S’ils avaient connu les écrits de jeunesse de Hegel, ils y auraient rencontré la même apologie systématique de la jeunesse, de la nouveauté, de l’activité créatrice, de l’enthousiasme et de l’audace. Cette lecture aurait explicitement et longuement confirmé ce qui ne se trouve que sous forme d’allusions, par exemple dans la Préface de la Phénoménologie:
“Es ist übrigens nicht schwer zu sehen, dass unsere Zeit eine Zeit der Geburt und des Uebergangs zu einer neuen Periode ist”...
Ils auraient alors mieux reconnu que ce n’est pas la jeunesse d’âge qui, en l’occurrence, est décisive, mais bien plutôt la coïncidence de cette jeunesse d’âge, chez certains individus, avec une nouvelle jeunesse du monde, avec l’éclosion des formes nouvelles d’une société inédite, avec les prémisses de réformes profondes ou de révolutions.
De cette coïncidence, la Révolution française offre le plus éclatant témoignage, avec ses généraux de 20 ans, ses hommes d’État qui se guillotinent les uns les autres dans la fleur de l’âge. Ce que Hegel appellera plus tard “le lever de soleil de la Révolution française” s’accompagnera du surgissement de dirigeants politiques nouveaux et de la levée en masse de jeunes combattants volontaires. Hölderlin, qui s’est ému autant que son ami Hegel à la naissance de la République française, a chanté de manière inoubliable cette jeunesse héroïque, et aussi Bonaparte, le général déjà légendaire à 24 ans.
Chez Hegel et chez ses compagnons d’étude et de formation, à Tübingen, à Francfort, à Iéna, ces sentiments résultent, pour une grande part d’une impulsion venue de France, le pays toujours aimé, toujours préféré, quelque peu envié à cause de son activité politique, à cause de son intrépidité. Les jeunes intellectuels allemands de l’époque ont illusoirement cru vivre une sorte de Vormärz, les préliminaires d’une révolution allemande semblable à la française, et plus parfaite qu’elle. La déception fut immense et ils durent bien se résigner : les conditions d’une révolution manquaient dans l’Allemagne de la fin du XVIIIe siècle. De leurs espoirs et de leurs proclamations, les Jeunes Hégéliens n’ont pu trouver que des réminiscences sporadiques dans les œuvres de la maturité de Hegel.
De fait, les élans patriotiques et révolutionnaires des Jeunes Hégéliens, leur apologie de la France exemplaire n’étaient pas aussi originaux qu’ils le croyaient, alors même qu’ils leur reconnaissaient pourtant déjà quelque ascendance hégélienne. Hegel s’était avancé beaucoup plus loin et beaucoup plus hardiment dans cette voie qu’ils ne pouvaient le savoir.
A l’époque de Hegel, l’intention révolutionnaire et l’imitation française ne pouvaient que rester velléitaires sans même un commencement d’exécution. Les Jeunes Hégéliens, eux, dans des conditions nouvelles, préparèrent un essai de réalisation, historiquement significatif, mais qui aboutit à un échec en 1848. Quel que fut sur ce point le sentiment des Jeunes Hégéliens eux-mêmes, les témoins non-philosophes et étrangers à leur idéologie ne s’y trompaient pas. Dans leurs jugements sommaires ils attribuaient à Hegel lui-même une part de responsabilité des événements, avec quelque excès sans doute.
Dans sa remarquable nouvelle, L’Hégélien, publiée en 1858, Valérie de Gasparin relate sa rencontre avec un jeune capitaine allemand, formé dans l’émigration en France, et qui passe le Rhin pour aller, en 1848, combattre la réaction en Allemagne. Il se battra pour la liberté et, dans la défaite générale, 1″‘Hégélien” sera fusillé, avec les autres vaincus1.
Il ne semble pas qu’en l’absence de documentation suffisante, les Jeunes Hégéliens proprement dits aient été complètement sensibles à ces similitudes, qui comportent, bien sûr, des différences.
L’ignorance
En bien des domaines les Jeunes Hégéliens se sont séparés de Hegel, plus nettement les uns que les autres, et ils ont développé leurs propres doctrines personnelles, à partir des siennes. Il ne saurait être question de contester leur originalité relative, l’intérêt de leurs œuvres particulières, leur diversité. Toutefois, pour apprécier précisément leur rapport à Hegel, il faut insister sur le fait qu’une grande partie de la vie, de l’œuvre, et donc de la pensée de Hegel leur restait inaccessible. La comparaison des dates le révèle.
Celui que l’on peut tenir, quant à l’âge, pour le dernier des Jeunes Hégéliens, Engels, né en 1820, est mort à 75 ans – ce qui d’ailleurs fait éclater le paradoxe du critère de la “jeunesse” quand on l’applique sans prudence aux idées.
Engels a reconnu jusqu’à la fin son ample dette à l’hégélianisme, et a tenu à proclamer sa “piété” (Pietät) à l’égard de Hegel. Cependant, à la date de sa mort, 1895, qui coïncide avec la fin du “Jeune Hégélianisme”, Hegel demeurait largement inconnu du public.
Les Hegels TheologischeJugendschriften (qui ne sont “théologiques” qu’en un sens très singulier de ce mot) ne furent publiés par Nohl qu’au début du XXe siècle, en 1907. Impossible de rappeler ici, même brièvement, la richesse de leur contenu, auquel aucun commentateur ne se dispense maintenant de recourir pour éclairer convenablement les concepts inouïs mis en œuvre par le Hegel de la maturité.
Ils traitent des sujets les plus variés : historiques, politiques, mythologiques, religieux, herméneutiques. Qu’on y songe : Bruno Bauer n’a pas eu connaissance de ces commentaires de la Bible où Hegel considère les dogmes et les croyances comme issus de l’imagination des peuples s’exerçant dans des conditions déterminantes ! Il n’a pas lu la Vie de Jésus, rédigée par Hegel dans un esprit très peu orthodoxe ! Ces textes n’étaient pas restés inédits par hasard. Hegel s’abstint lui-même de les publier, par prudence, sans toutefois jamais les détruire, et donc en les gardant secrets. Quant à la longue négligence de la postérité, elle ne saurait s’expliquer que par une certaine hostilité, car les manuscrits restaient disponibles. On se souviendra, à cette occasion, que les œuvres les plus importantes de Spinoza ne furent publiées qu’après sa mort et que celles qu’il osa proposer au public au cours de sa vie furent interdites…
Que vaut, après cela, l’affirmation hasardeuse du jeune Marx :
Von einer Akkomodation Hegels gegen Religion, Staat usw. kann also keine Rede mehr sein, da diese Lüge die Lüge seines Prinzips ist 2?
Marx n’aurait-il pas reconnu le “progressisme” de Hegel encore mieux si, se souvenant que “Er hat alles nicht gesagt, was er dachte, weil er nicht durfte 3“, il a dû, garder secrets certains de ses travaux, et travestir sa pensée dans d’autres ? Il était impossible, à l’époque de Hegel, d’exprimer certaines opinions. Aurait-il mieux valu qu’il se tût complètement plutôt que d”‘accommoder” quelque peu ses propos ? Aurait-il mieux valu qu’il ne se cachât pas sous l’anonymat ?
Car, – Marx ne l’a pas su plus que les autres Jeunes Hégéliens – c’est anonymement qu’en 1798 Hegel a laissé paraître sa traduction annotée des Lettres confidentielles du révolutionnaire suisse Jean-Jacques Cart”4). Heureusement pour la carrière universitaire de Hegel, cet anonymat a été préservé pendant longtemps, ou bien sa traduction est restée inaperçue. Si Marx en avait été informé, n’aurait-il pas été sensible au fait que l’original français des Lettres avait été édité par ce Cercle Social dont il prétendra plus tard qu’il a fait éclore 1″‘idée communiste” développée ultérieurement par Babeuf et Buonarottis 5?
De nombreux textes de Hegel n’ont été découverts ou redécouverts que tardivement, comme, entre tant d’autres, La Constitution de l’Empire allemand, en 1935!
Strauss, Bauer, Ruge, Marx n’ont pas connu non plus ces multiples versions successives et différentes des Leçons de Hegel, que l’on s’évertue à recueillir maintenant. Elles emplissent des volumes épais et elles témoignent de la variation rapide de certaines doctrines de Hegel que ses disciples immédiats ne connaissaient que sous l’une de leurs formes, figée et absolutisée. Ainsi ne savaient-ils rien des formulations variées du principe qu’ils ne lisaient que dans l’une de ses rédactions : “Tout ce qui est réel est rationnel”…
A l’exception de ceux qui avaient pu entendre eux-mêmes sporadiquement quelques cours de Hegel donnés à l’extrême fin de sa vie, ils ne disposaient guère, pour s’informer, que des œuvres rassemblées, revues et corrigées par un groupe d”‘amis du défunt” (1832-1837).
Si utile et valeureuse que fût cette édition des œuvres de Hegel elle n’en souffrait pas moins de graves défauts 6.
A côté d’immenses lacunes, inévitables en l’état des choses, mais dont le lecteur pouvait du moins imaginer l’existence, elle comportait des erreurs et des falsifications dont il ne pouvait qu’être la dupe. Les éditeurs s’étaient laissés guider par leur interprétation personnelle de l’hégélianisme – parfois contestable – et aussi par le double souci de rendre la pensée de Hegel plus accessible au public et de la protéger des agressions de la censure. Par inadvertance, ou le plus souvent volontairement, ils ont modifié ou infléchi les expressions de Hegel. Le modèle de ce genre d’altération est peut-être donné par Gans dans les Leçons sur la philosophie de l’histoire, parce que celui-ci procède du moins dans les meilleures intentions. Sans doute pour éviter l’intervention des autorités, il a supprimé par exemple, dans le texte, le mot Veränderung (changement) qui désigne “la catégorie principale de l’histoire”. Cette omission rend apparemment absurdes plusieurs pages de ces Leçons et elle contribue à les priver d’une des expressions les plus nettes de ce que les Jeunes Hégéliens aimaient apprendre de Hegel. Comme le dira Engels, leur porte parole en cette occasion :
Dans le système de Hegel, pour la première fois, le monde naturel, historique et spirituel tout entier se trouve décrit comme un processus, c’est-à-dire comme engagé dans un mouvement, un changement, un bouleversement et un développement continuels, et l’on tente de démontrer la connexion intime dans ce mouvement et dans ce développement. 7
Dans cette perspective, la suppression du nom de la “catégorie principale” de l’histoire, dans les Leçons de Hegel, ne peut rester sans conséquence pour l’interprétation générale de la doctrine,
La plupart des Jeunes Hégéliens n’ont puisé leurs connaissances de la pensée de Hegel que dans une présentation mutilée, édulcorée et défigurée de ses œuvres – dont la production a tout de même été précieuse : elle a assuré du moins la transmission des formes “canoniques” de cette pensée.
Il faut ajouter que les Jeunes Hégéliens n’étaient évidemment pas au courant de ce qu’avait été la vie secrète de Hegel. Certes celui-ci n’a pas subi les persécutions et la prison, la révocation et la misère comme la plupart d’entre eux. Mais il a été jusqu’aux limites de l’audace contestataire et oppositionnelle, ne recrutant pour ses cours que des répétiteurs suspects, vite révoqués ou emprisonnés par les autorités ; intervenant constamment et dangereusement pour toutes les victimes de la répression qu’il connaissait ; osant même aller en bateau, sur la Spree, clandestinement, la nuit, en compagnie de quelques fidèles, témoigner à un détenu de son soutien moral. Il était très isolé, politiquement. Il n’y avait pas en son temps de mouvement libéral sérieux en Prusse, et aucun autre professeur ne s’est montré aussi efficacement courageux, presque téméraire. Il ne pouvait faire davantage, sauf à se voir condamné à l’inactivité et au silence 8.
Si l’on tient compte des conditions d’oppression dans lesquelles il vivait, et des étouffantes idéologies et pratiques de réaction politique dans lesquelles il était immergé, on peut considérer qu’il a donné l’exemple d’une attitude que ses lointains disciples adopteront à leur tour, et qu’il a été, en réalité, le premier des Jeunes Hégéliens.
De toute évidence, notre connaissance actuelle du jeune Hegel et de tout ce qu’il y eut de secret chez le vieil Hegel, modifie profondément l’image du philosophe que l’on pouvait se donner en 1840. Même si Hegel avait renié toutes les opinions et tous les comportements de sa jeunesse – ce qu’il serait bien difficile de démontrer – il ne les avait du moins pas oubliés. Ses idées, ses formules, ses tournures nouvelles s’inscrivaient comme sur un palimpseste. En conséquence, la moindre réminiscence de ses anciennes opinions juvéniles, la moindre allusion à elles, place ses expressions dernières sous un éclairage plus coloré. Il leur a donné en quelque sorte, autrefois, un commentaire préalable, et l’on ne peut plus les comprendre authentiquement sans celui-ci, désormais.
Cette situation nous aide à prendre conscience, à la lecture de leurs œuvres, que certains Jeunes Hégéliens détiennent une connaissance ample et profonde de la pensée de Hegel, mais limitée toutefois, et qualitativement différente de ce qu’elle aurait été grâce à une information plus complète. L’hégélianisme dans lequel ils décèlent tous une équivoque profonde, est déjà équivoque à cause de leur propre myopie intellectuelle. Ils étaient partiellement abusés par une sorte de méconnaissance de ce qu’ils en connaissaient !
La référence
Bruno Bauer, suivi en cela par ses amis, a constaté que la .philosophie hégélienne souffre de bien des confusions et contradictions. Il remarque en particulier que Hegel ne mène pas certaines de ses idées jusqu’à leurs dernières conséquences. Celles-ci apparaissent mieux si l’on procède à un choix orienté de citations hégéliennes, comme il sait le faire
lui-même dans La Trompette du Jugement dernier (Die Posaumes des Jüngsten Gerichts). Se rend-il bien compte que dans cet ouvrage où il feint d’être un adversaire de Hegel pour mieux répandre les idées subversives ou hérétiques de celui-ci, il emploie, certes en l’accentuant, la même méthode que Hegel a mise en œuvre, en certaines occasions, plus habilement et audacieusement que Bauer ne le croit, lui-même hégélien jusque dans les procédés utilisés, et ne le sachant qu’à moitié.
D’ailleurs, de la même manière que ces Jeunes Hégéliens, et Bauer, exemplairement, n’imaginent pas et ne cherchent pas à savoir ce que Hegel a fait et pensé dans sa jeunesse, ils ne tentent pas non plus de pressentir ce qu’eux-mêmes deviendront dans leur vieillesse. On le sait : la plupart d’entre eux mériteront bientôt les reproches qu’ils adressent indûment au vieil Hegel et aux “Vieux Hégéliens”: ils “s’accommoderont” de la réalité politique, ils se réconcilieront avec les autorités, ils approuveront l’ordre établi, rallieront le camp du conservatisme, prôneront mène parfois des doctrines et des institutions réactionnaires. De ceux qui vivront longuement, il ne restera guère que Marx et Engels pour suivre indéfectiblement une ligne politique “progressiste” et même révolutionnaire, radicalisant en cela des prémisses puisées chez Hegel.
Pourtant, des commentateurs ultérieurs et des historiens de la philosophie, ignorant les travaux du jeune Hegel, et négligeant le fait que dans la locution Jeune Hégélien, il y a aussi et surtout le mot Hégélien, ont étrangement insisté plutôt, unilatéralement, sur les différences et les oppositions que sur l’influence positive de l’hégélianisme et sur les ressemblances, accentuant parfois cette exagération jusqu’à une négation absolue de toute relation théorique effective entre l’hégélianisme et le marxisme 9.
Bien entendu, des esprits aussi éminents que Ruge, Bauer, Marx, se sont montrés abondamment créateurs, ils ont ajouté et corrigé beaucoup, selon leurs vues, à l’hégélianisme ; ils ont poursuivi leurs investigations dans des domaines où Hegel ne s’était guère aventuré ou qu’il n’avait même pas identifiés. Et donc, en bien des sens et sur bien des points, ils ont “rompu” avec Hegel. Aucun disciple ne peut procéder autrement à l’égard de son maître, sauf à le répéter servilement et littéralement. Mais il s ‘est agi de ruptures parcellaires, et propres à chaque Jeune Hégélien, de ruptures pratiquées à l’intérieur d’une relation englobante, comme il ne peut en aller autrement pour des ruptures.
Ainsi, dans l’Idéologie allemande, Marx et Engels s’efforcent-ils de montrer, et avec quelque succès, que la plupart de leurs collègues jeunes-hégéliens sont restés, bon gré, mal gré, prisonniers du système, et surtout, quoi qu’ils en disent parfois, n’ont pu s’affranchir de l’idéalisme philosophique du maître. En cela ils témoignaient, à leur manière, d’une connaissance, d’une compréhension et d’une assimilation profondes et intimes de l’hégélianisme. Certains Jeunes Hégéliens qui se prétendaient matérialistes restaient en réalité sans en avoir conscience tout aussi idéalistes que Hegel qui, lui-même, se proclamant ouvertement idéaliste, et idéaliste “absolu”, avait semé dans sa philosophie, ça et là, sans doute sans le savoir, des germes de matérialisme.
La connaissance de Hegel par les Jeunes Hégéliens se montre très sélective. Ils n’ont retenu de lui, parmi ce qui leur en était accessible, que ce qui les intéressait personnellement, négligeant en cela l’un des caractères principaux de l’hégélianisme et en quelque sorte, sa marque distinctive : l’encyclopédisme. Très peu d’entre eux se sont intéressés à la philosophie de la nature. Ceux qui se sont tournés vers l’esthétique ont oublié le reste. La logique ne semble pas avoir passionné la plupart d’entre eux. On ne voit guère qu’Engels pour avoir pris en considération à peu près l’ensemble encyclopédique hégélien et pour en avoir tenté de sauvegarder tous les moments constitutifs,
Dans le foisonnement d’idées et de suggestions que prodigue cette philosophie encyclopédique, compliquée, contradictoire, vieille d’une dizaine d’années en une période d’accélération exceptionnelle des événements intellectuels, les Jeunes Hégéliens ont dû choisir, chacun à sa façon, ce dont ils désiraient hériter.
Certains prétendirent ne retenir de Hegel que ce qu’ils jugeaient essentiel, après avoir soumis à une critique relativement sévère ce qu’ils tenaient un peu rapidement pour des applications ou des dérives accidentelles.
Ainsi Marx et Engels réservèrent-ils toute leur attention à cet esprit dialectique et historique qui leur paraissait régir, à des degrés divers de succès, toutes les recherches et tous les travaux de Hegel. En témoignent les déclarations admiratives d’Engels sur “l’immense sens historique” de Hegel, ou celles de Marx sur la validité de sa manière dialectique de penser :
La mystification dont la dialectique souffre dans les mains de Hegel n’empêche en aucune façon que c’est lui qui en a exposé le premier, de manière ample et consciente, ses formes générales de mouvement.. Chez lui elle se tient sur la tête. Il faut la retourner sur elle-même pour découvrir le noyau rationnel sous son enveloppe mystique 1.
Les autres Jeunes Hégéliens ont plutôt mis en valeur l’un des domaines d’application de la méthode historico-dialectique : Gans, le Droit (il avait publié lui-même les Principes de Hegel); Bauer, la Religion (il avait procédé lui-même à une deuxième édition de la Philosophie de la Religion) ; Ruge, la Politique (il avait été emprisonné pour ses activités subversives) ; Stirner, la Conscience de soi individuelle, etc.
Sans négliger totalement le système hégélien dans son ensemble, ils en ont surtout développé unilatéralement un aspect parcellaire. Cela représentait déjà une opération de “dogmatisation” qu’ils aggravèrent encore en se référant aux ouvrages où Hegel, dans le temps où il était de plus en plus étroitement surveillé par l’administration et la police, et où il était en butte aux attaques les plus dangereuses de ses adversaires théologiques et politiques, avait dû édulcorer et adapter ses opinions suffisamment pour qu’elles puissent franchir la barrière de la censure. Malgré ces précautions, au lieu d’analyser la situation politique et culturelle, “telle qu’elle est”, selon sa promesse, il continuait d’exposer plutôt le programme politique audacieux de Hardenberg, irréalisé, irréalisable dans la Prusse où il devait enseigner.
En un temps d’oppression, un écrivain se voit contraint de déguiser sa pensée, pour la faire connaître. Ses lecteurs avisés doivent lui faire l’honneur de lire entre les lignes, et de deviner ses opinions effectives. Cela exige quelque effort.
Marx, dans sa Critique de la philosophie du droit et de l’État de Hegel, reproche à celui-ci sa justification théorique du majorat, de l’existence des prisons, etc. Il est clair que sans de telles concessions, même si elles n’étaient que partiellement tactiques, le livre de Hegel n’aurait pu paraître. Mais le majorat que Hegel feint d’accepter en Prusse, il le condamne en Angleterre dans cet article sur le “Reformbill” dont la dernière partie fut d’ailleurs interdite par un rescrit spécial du Roi.
Sous la contrainte et l’oppression tous les écrivains contestataires ont usé de telles ruses, réprouvant clairement ailleurs ce qu’ils n’avaient ni le droit ni le pouvoir de blâmer ouvertement chez eux.
La confrontation des temps joue dans certains cas le même rôle que la substitution des lieux : l’éloge de Frédéric II, qui ne peut
être que toléré, dissimule une critique de son pâle successeur, critique que Hegel doit renoncer à engager.
Ne faut-il pas comparer aussi les paroles et les actes ? Admire-t-il avec tant de sincérité l’institution des prisons, ce philosophe qui s’expose au tir d’une sentinelle pour faire secrètement visite à un prisonnier ?
Quant à la religion, l’hésitation de certains commentateurs, concernant la pensée de Hegel, est aussi éclairante que de longs discours. Il est arrivé à Michel Foucault, voulant procurer une définition de l’aliénation religieuse d’attribuer par inadvertance une formulation de celle-ci à 1″‘athée” Feuerbach, alors qu’il l’avait trouvée en réalité dans un texte de Hegel…
Si l’on imaginait une coupure radicale entre la pensée des Jeunes Hégéliens et celle de Hegel, il faudrait alors admettre aussi que cette cassure se produit au cours du développement intellectuel de chacun d’eux. A un certain moment de leur vie, ils cesseraient d’être hégéliens, parce qu’ils intégreraient des éléments hégéliens à une nouvelle totalité théorique qui en changerait le sens lors même qu’elle en préserverait la lettre. Les connaissances qu’ils avaient de Hegel se trouveraient en quelque sorte métamorphosées dans leur nouvel emploi.
Elles n’en resteraient cependant pas moins hégéliennes, puisées chez ce philosophe et pas chez d’autres, notamment pas chez ses concurrents contemporains, fort nombreux et importants ! N’importe quel élément, n’importe quelle connaissance parcellaire ne peuvent être récupérés pour n’importe quelle combinaison nouvelle : il leur faut pour cela une aptitude ou une disposition préalable. Et puis, la dialectique, l’histoire, l’aliénation. peuvent-elles être entendues simplement comme des “éléments” ou des connaissances parmi d’autres?
La moindre incursion dans le contenu intellectuel, idéologique, philosophique, ou même scientifique à propos duquel ces problèmes se posent, fait sentir à l’aventurier qui s’y hasarde l’immensité de la tâche. A mesure qu’il y pénètre, il ressent davantage l’ampleur et la permanence de la transmission, de la tradition et de l’héritage qu’il porte, tout en se rendant bien compte que cet énorme bagage se trouve constamment modifié par d’autres influences qui s’exercent sur lui : les événements, la conjoncture sociale, la jeunesse des individus, les expériences nationales diverses…
Il reconnaît alors que cette problématique n’est encore qu’à peine explorée. S’interrogeant sur ce que les Jeunes Hégéliens pouvaient bien connaître de Hegel et révérer en lui, il s’aperçoit que pour le découvrir et le préciser, il conviendrait d’abord d’accroître et d’affiner considérablement les connaissances du Jeune Hégélianisme que nous nous flattons illusoirement de posséder déjà, et aussi celles de Hegel, moins faciles à acquérir qu’on ne le croit ordinairement. Au travail !
Note :
(1) Valerie de Gasparin, L’Hégélien, in Les Homons prochains, Paris: 1858, Cf. J. D’Hondt, De Hegel à Marx (1972), p.188-191. (1)
<span style=”font-family: times new roman, times, serif;”>(2) K. Marx, Oekonomisch philosophische Manuskripte, Leipzig: Redam, (1868), pp. 1-24. (2)
(3) Bruno Bauer, Die Mythe von Hegel (1842), in Pepperle, Die Hegelsche Linke, p. 439. (3)
(4) Aus den Vertraulichen Briefen über das vormalige Staatsrechtliche Verthältnis des Waadlandes zur Stadt Bern. Eine völlige Aufdeckung der ehemalige Ologarchie des Standes Bern. Frankfurt, (1798). (4)
(5) M.E G.A, ancienne édition, I, t. III, p. 300. Cité par A. Cornu, Marx et Engels, tome III, Paris, 1962, p. 219.(5)
(6) J. D’Hondt, Hegel, Un texte malmené, in Archives de Philosophie, tome 33, cahier 4, octobre-Décembre 1970, pp. 855-879.(6)
(7) F. Engels, Anti-Dühring, in Marx-Engels-Werke. Berlin: 1968, tome XX (7)
(8) J. D’Hondt. Hegel en son temps.Ed. Sociales, (1968). Trad. allemande par J. Wilke, Hegel in seiner Zeit. Berlin: 1973. (8)
(9) On lit avec étonnement, sous la plume d’un historien très compétent du marxisme, Mario Rossi: “le thèse sur Démocrite et Epicure est l’unique document qui atteste une véritable adhésion de Marx à l’hégélianisme”! Enciclopedia Filosofica. Article: “Hegeliana, destra e Sinistra”, p. 515. Par contre, Althusser: “La problématique hégélienne inspire un texte absolument unique (…): ce sont les manuscrits de 44” (Pour Marx, Paris, 1965, p. 276). Mais plus loin: “la thèse (…) de l’hégélianisme du jeune Marx, en général, est donc un mythe. (Ibid.).(9)
(10). Marx. Le Capital Postface à la 2ème édition allemande.(10)